Déprescription : les patients sont-ils prêts à alléger leurs traitements ?
La déprescription s’inscrit pleinement dans les objectifs de pertinence des soins et de transition écologique en santé. En favorisant le juste usage des médicaments, elle contribue à réduire la polymédication, à sécuriser les parcours de soins et à limiter l’empreinte environnementale du système de santé. Une étude publiée dans Drugs & Aging intitulée « Attitudes à l’égard de la déprescription chez les adultes vivant à domicile : une étude transversale menée dans des pharmacies d’officine » , apporte un éclairage inédit sur la perception de cette démarche par les adultes de 55 ans et plus vivant à domicile.

Les résultats de cette étude soulignent le rôle central des professionnels de santé et révèlent un constat encourageant : la majorité des patients se disent prêts à envisager une réduction de leurs traitements lorsqu’elle est proposée dans un climat de confiance et accompagnée d’explications claires.
Le Dr en pharmacie Élodie Marcellaud revient pour nous, sur les principaux enseignements publiés.
Cette recherche s’est intéressée en particulier à l’acceptabilité de la déprescription, c’est-à-dire l’arrêt encadré de médicaments devenus inutiles, inadaptés ou dont le rapport bénéfice/risque n’est plus favorable.
Menée auprès de 505 patients âgés de 55 ans et plus, recrutés dans 60 pharmacies d’officine de Dordogne et de Haute-Vienne, l’étude met en évidence une tendance encourageante : les patients se montrent globalement favorables à une réduction de leurs traitements lorsqu’elle leur est proposée par un professionnel de santé et accompagnée d’explications claires. Les résultats soulignent ainsi l’importance de la relation de confiance, de l’information et de l’éducation thérapeutique dans l’adhésion à cette démarche.
Parmi les participants, tous recevaient au moins cinq traitements chroniques, tandis que près d’un patient sur six en prenait plus de dix. Dans ce contexte de polymédication fréquente, la déprescription apparaît comme une stratégie susceptible d’améliorer la pertinence des prescriptions tout en répondant aux attentes d’une majorité de patients
Sur la photo : Édouard DESVAUX et Élodie MARCELLAUD
Témoignage du Dr Elodie Marcellaud
« Notre hypothèse était justement qu’il pouvait être intéressant d’intervenir plus précocement, avant que les conséquences de la polymédication ne deviennent trop importantes. Plutôt que de nous intéresser uniquement aux patients très âgés, nous avons donc choisi d’étudier des personnes à partir de 55 ans prenant plusieurs médicaments. L’idée est de mieux comprendre leur rapport à leurs traitements alors qu’il est encore possible d’agir en prévention et de favoriser, à plus long terme, un vieillissement en bonne santé »
Témoignage du Pr Jérémy Jost, responsable de l’unité pharmacie clinique (CHU de Limoges)
« L’originalité de ce travail est d’avoir pris le problème à l’envers. La déprescription est habituellement pensée à l’hôpital, par les professionnels et pour des patients très âgés. Ici, nous sommes allés à la rencontre des patients dès 55 ans, dans leurs pharmacies de quartier, en ville comme à la campagne, pour leur demander ce qu’ils en pensent. Pour notre unité de pharmacie clinique, ces résultats sont structurants : ils nous permettent de mieux cibler les patients à accompagner, de construire des interventions qui répondent à leurs attentes et de prolonger notre action au-delà des murs de l’hôpital, avec les pharmaciens d’officine du territoire. C’est ce lien ville-hôpital qui donnera à la déprescription toute son efficacité pour nos patients. »
Déprescription : les patients sont prêts

Source: Illustration réalisée à partir des résultats issus de l’étude Drugs & Aging (2026) 43:517–527 https://doi.org/10.1007/s40266-026-01298-6 ORIGINAL RESEARCH ARTICLE Attitudes Toward Deprescribing Among Community‑Dwelling Adults: A Cross‑Sectional Study in Community Pharmacies
Interview
Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à des patients polymédiqués dès l’âge de 55 ans ? Qu’avez-vous cherché à comprendre concrètement dans cette étude ?
Docteur Elodie Marcellaud (DEM): Nous nous sommes intéressés au comportement et à la perception des patients vis-à-vis de leurs médicaments : connaissent-ils leurs traitements ? Comment les prennent-ils ? Seraient-ils prêts à en arrêter certains ? Pour quelles raisons accepteraient-ils ou, au contraire, refuseraient-ils une déprescription ? Et quels médicaments seraient-ils le plus disposés à arrêter ?
L’objectif final était d’identifier les freins et les leviers à la déprescription, mais également les facteurs associés à une attitude favorable des patients. Cela pourrait permettre de mieux cibler les patients susceptibles de bénéficier d’une intervention de déprescription et, surtout, de construire des interventions adaptées à leurs attentes et à leurs représentations.
Sur la genèse du projet, quelles motivations pourriez-vous évoquer des équipes médicales du CHU ?
DEM : La prévention de la iatrogénie médicamenteuse est un enjeu particulièrement important chez les personnes âgées. Avec l’âge, les patients présentent souvent plusieurs pathologies chroniques et prennent donc davantage de médicaments. Cette polymédication augmente le risque d’événements indésirables liés aux médicaments, avec des conséquences qui peuvent être importantes, notamment en termes de perte d’autonomie.
Et cet enjeu va devenir de plus en plus important avec le vieillissement de la population dans les prochaines décennies. Il est donc essentiel de réfléchir à des stratégies permettant de prévenir l’iatrogénie, mais aussi d’agir suffisamment tôt.
« Ce projet est né du constat qu’il était difficile de comprendre les motivations et les freins des patients face à une démarche de déprescription. Nous avions observé plusieurs situations dans lesquelles des patients étaient réadmis aux urgences pour des événements liés à la iatrogénie médicamenteuse, alors même que des optimisations thérapeutiques avaient été réalisées lors de leur hospitalisation. Certains traitements semblaient en effet être modifiés ou réintroduits après le retour à domicile.
L’implication des pharmacies d’officine partenaires nous a permis d’aller à la rencontre des patients au plus près de leur quotidien, aussi bien en milieu rural qu’urbain. Cette approche nous a offert l’opportunité d’explorer leurs perceptions, leurs attentes et leurs motivations vis-à-vis de la déprescription, tout en analysant les éventuelles différences selon les profils de population.
La collaboration avec les pharmaciens de ville a représenté une véritable plus-value pour cette étude grâce à leur proximité avec la population et à leur rôle dans l’accompagnement des patients. Si la déprescription constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour la prise en charge des personnes âgées, le manque de données sur les déterminants de l’adhésion des patients demeure un frein à son déploiement. Cette étude contribue ainsi à mieux comprendre ces mécanismes afin de faciliter la mise en œuvre de démarches de déprescription adaptées et acceptées par les patients »
Témoignage d’Édouard Desvaux, médecin interniste, avec une expérience en gériatrie, impliqué dans le lancement de l’étude (CHU de Limoges)
La « déprescription » peut-elle être une stratégie simple et efficace ?
DEM : Efficace oui. La déprescription ne consiste pas simplement à « enlever » un médicament. C’est une véritable démarche de prescription qui consiste à réévaluer régulièrement la balance bénéfice-risque des traitements et à arrêter ceux qui ne sont plus nécessaires ou qui présentent plus de risques que de bénéfices pour le patient.
Mais en pratique, ce n’est pas toujours simple. Certains traitements sont pris depuis de nombreuses années et font partie des habitudes du patient. Plus on attend, plus leur arrêt peut parfois être difficile, notamment lorsqu’il existe une dépendance ou une forte réticence du patient à modifier son traitement.
On observe également que certains médicaments arrêtés au cours d’une hospitalisation peuvent être réintroduits par la suite. Cela montre que la déprescription ne peut pas reposer uniquement sur la décision du professionnel de santé : il faut aussi comprendre la perception du patient (s’assurer de son adhésion) et l’associer à la démarche.
Quels sont les principaux enseignements de l’étude en quelques mots ?
DEM : Anticiper et agir tôt c’est essentiel. Le vieillissement s’accompagne souvent d’une accumulation de pathologies chroniques nécessitant plusieurs traitements.
Cette polymédication augmente le risque d’effets indésirables, d’interactions médicamenteuses, de chutes, d’hospitalisations et de difficultés d’observance. Face à cette réalité, la déprescription apparaît comme un levier majeur pour améliorer la qualité et la sécurité des soins.
La deprecription ne consiste pas à supprimer des médicaments de manière arbitraire, mais à réévaluer régulièrement leur pertinence en concertation avec le patient. À partir de 55 ans trois patients sur quatre sont favorables à la déprescription.
Au-delà des données cliniques, l’acceptation des changements thérapeutiques repose sur la compréhension. L’information et l’éducation thérapeutique constituent des leviers essentiels pour surmonter les résistances.
Un médicament utile à un moment donné ne l’est pas nécessairement pour toute la vie. Une révision régulière du rapport bénéfice-risque devrait devenir une pratique courante.
« Cette initiative est complètement en adéquation avec nos missions d’entretiens pharmaceutiques et d’accompagnements pour une bonne observance thérapeutique en tant que professionnel de proximité auprès de nos patients. Les retours reçus ont montré l’intérêt de disposer d’un interlocuteur accessible pour mieux comprendre et sécuriser leurs traitements en lien avec des pathologies multiples. Les difficultés résident sur le nombre de supports numériques de dossier médical partagé (DP, DMP, Mon espace santé…) qui ne sont pas toujours complétés, mis à jour. Il est important d’entretenir une étroite collaboration avec les autres professionnels de santé qui gravitent autour de nos patients pour le bon respect de la coordination des soins. »
Témoignage d’Agnès Goubely, préparatrice en pharmacie, participante à l’étude (Pharmacie de l’Europe)
En synthèse, une étude encourageante en faveur d’une démarche rigoureuse et engagée, bien que sa mise en place puisse s’avérer exigeante.
Ces résultats rappellent que les décisions thérapeutiques ne reposent pas uniquement sur des données scientifiques. Elles sont fortement influencées par les représentations, les croyances et les connaissances des patients.
La deprescription est présenté comme démarche de qualité des soins : Arrêter un médicament inapproprié n’est pas un échec thérapeutique, c’est au contraire une amélioration de la prise en charge des patients.
La compréhension est un facteur clé ; comprendre pour accepter, le rôle central de « l’éducation thérapeutique »
L’étude montre également que les patients les plus âgés connaissent moins bien l’indication de leurs traitements que les patients plus jeunes. Cette observation souligne un enjeu majeur : la compréhension du médicament.
Un patient peut difficilement accepter l’arrêt d’un traitement s’il ne comprend pas :
- pourquoi il a été prescrit ;
- quels bénéfices sont réellement attendus ;
- quels sont les risques associés à sa poursuite ;
- dans quelles conditions il peut être diminué ou arrêté.
C’est précisément le rôle de l’éducation thérapeutique du patient (ETP). En développant les compétences des personnes à gérer leur maladie et leurs traitements, l’ETP favorise une décision partagée et éclairée. Elle contribue à renforcer la confiance envers les professionnels de santé et réduit les craintes liées aux modifications thérapeutiques.
La déprescription ne doit donc pas être présentée comme une « réduction » de soins, mais comme une optimisation des traitements au bénéfice du patient.
Consultez la thèse d’exercice du Dr Elodie MARCELLAUD, ayant motivé cette étude et sa bibliographie
L’avis des patients
Déprescrire : et si l’on demandait d’abord aux patients ?
La polymédication concerne aujourd’hui des millions de personnes âgées. En France, 6,7 millions de personnes de plus de 65 ans prennent au moins cinq médicaments au long cours, dont 1,6 million plus de dix. Cette accumulation de traitements augmente le risque d’effets indésirables, d’interactions médicamenteuses et de perte d’autonomie. Dans ce contexte, l’étude menée auprès de 505 personnes âgées polymédiquées en Haute-Vienne et en Dordogne apporte un éclairage précieux : les patients sont prêts à discuter de leurs traitements et à envisager leur réévaluation.
Pour France Assos Santé, un enseignement majeur se dégage : adhérer à un traitement et souhaiter le réévaluer ne sont pas incompatibles. La déprescription ne consiste pas simplement à supprimer des médicaments. Elle s’inscrit dans une démarche de confiance, de dialogue et de décision partagée entre le patient et les professionnels de santé.
La confiance permet d’accepter un traitement, mais aussi d’en questionner la pertinence lorsque l’état de santé, les connaissances médicales ou les priorités de vie évoluent. La déprescription apparaît ainsi comme le prolongement naturel d’une prescription adaptée et régulièrement réévaluée.
Cinq questions pour engager le dialogue
Pour faciliter cette démarche, France Assos Santé propose cinq questions simples :
- Ai-je échangé avec mon médecin ou mon pharmacien sur la possibilité de le réévaluer ?
- Est-ce que je sais pourquoi je prends chacun de mes médicaments ?
- Sont-ils toujours nécessaires aujourd’hui ?
- Certains traitements pourraient-ils expliquer certains symptômes ou gênes du quotidien ?
- Mon traitement est-il devenu trop complexe ou contraignant ?
Une responsabilité partagée
Faire évoluer un traitement ne peut être qu’une démarche collective. Le patient apporte son expérience et ses priorités, le médecin évalue le bénéfice et les risques des traitements, et le pharmacien contribue par son expertise sur les interactions, l’observance et les difficultés rencontrées au quotidien
Bien prescrire, ce n’est pas seulement savoir quand débuter un traitement. C’est aussi savoir, avec le patient, quand il est temps de le réévaluer.
Rédaction et contribution :
Dr Elodie MARCELLAUD (CHU de Limoges), Jean-Paul DUTERTRE (France Assos Santé).
Bibliographie :
Marcellaud E, Merabtine T, Couturas J, Tarhini Z, Célèrier H, Ageorges S, Alves Gomes P, Tchalla A, Desvaux É, Jost J. Attitudes Toward Deprescribing Among Community-Dwelling Adults: A Cross-Sectional Study in Community Pharmacies. Drugs Aging. 2026 Jun;43(6):517-527. doi: 10.1007/s40266-026-01298-6. Epub 2026 May 2. PMID: 42068533; PMCID: PMC13233936. Attitudes Toward Deprescribing Among Community-Dwelling Adults: A Cross-Sectional Study in Community Pharmacies | Drugs & Aging | Springer Nature Link
Assurance Maladie. Charges et produits pour l’année 2026.
Organisation Mondiale de la Santé. Medication safety in polypharmacy : technical report. 2019
Scott 2015 Reducing Inappropriate Polypharmacy: The Process of Deprescribing | JAMA Internal Medicine | JAMA Network
Reeve 2015 A systematic review of the emerging definition of ‘deprescribing’ with network analysis: implications for future research and clinical practice – PubMed