Déprescription : les patients sont-ils prêts à alléger leurs traitements ?


La déprescription s’inscrit pleinement dans les objectifs de pertinence des soins et de transition écologique en santé. En favorisant le juste usage des médicaments, elle contribue à réduire la polymédication, à sécuriser les parcours de soins et à limiter l’empreinte environnementale du système de santé. Une étude publiée dans Drugs & Aging intitulée « Attitudes à l’égard de la déprescription chez les adultes vivant à domicile : une étude transversale menée dans des pharmacies d’officine » , apporte un éclairage inédit sur la perception de cette démarche par les adultes de 55 ans et plus vivant à domicile.



Docteur Elodie Marcellaud (DEM): Nous nous sommes intéressés au comportement et à la perception des patients vis-à-vis de leurs médicaments : connaissent-ils leurs traitements ? Comment les prennent-ils ? Seraient-ils prêts à en arrêter certains ? Pour quelles raisons accepteraient-ils ou, au contraire, refuseraient-ils une déprescription ? Et quels médicaments seraient-ils le plus disposés à arrêter ?

L’objectif final était d’identifier les freins et les leviers à la déprescription, mais également les facteurs associés à une attitude favorable des patients. Cela pourrait permettre de mieux cibler les patients susceptibles de bénéficier d’une intervention de déprescription et, surtout, de construire des interventions adaptées à leurs attentes et à leurs représentations.

DEM : La prévention de la iatrogénie médicamenteuse est un enjeu particulièrement important chez les personnes âgées. Avec l’âge, les patients présentent souvent plusieurs pathologies chroniques et prennent donc davantage de médicaments. Cette polymédication augmente le risque d’événements indésirables liés aux médicaments, avec des conséquences qui peuvent être importantes, notamment en termes de perte d’autonomie.

Et cet enjeu va devenir de plus en plus important avec le vieillissement de la population dans les prochaines décennies. Il est donc essentiel de réfléchir à des stratégies permettant de prévenir l’iatrogénie, mais aussi d’agir suffisamment tôt.

DEM : Efficace oui. La déprescription ne consiste pas simplement à « enlever » un médicament. C’est une véritable démarche de prescription qui consiste à réévaluer régulièrement la balance bénéfice-risque des traitements et à arrêter ceux qui ne sont plus nécessaires ou qui présentent plus de risques que de bénéfices pour le patient.

Mais en pratique, ce n’est pas toujours simple. Certains traitements sont pris depuis de nombreuses années et font partie des habitudes du patient. Plus on attend, plus leur arrêt peut parfois être difficile, notamment lorsqu’il existe une dépendance ou une forte réticence du patient à modifier son traitement.

On observe également que certains médicaments arrêtés au cours d’une hospitalisation peuvent être réintroduits par la suite. Cela montre que la déprescription ne peut pas reposer uniquement sur la décision du professionnel de santé : il faut aussi comprendre la perception du patient (s’assurer de son adhésion) et l’associer à la démarche.

DEM : Anticiper et agir tôt c’est essentiel. Le vieillissement s’accompagne souvent d’une accumulation de pathologies chroniques nécessitant plusieurs traitements.

Cette polymédication augmente le risque d’effets indésirables, d’interactions médicamenteuses, de chutes, d’hospitalisations et de difficultés d’observance. Face à cette réalité, la déprescription apparaît comme un levier majeur pour améliorer la qualité et la sécurité des soins.

La deprecription ne consiste pas à supprimer des médicaments de manière arbitraire, mais à réévaluer régulièrement leur pertinence en concertation avec le patient. À partir de 55 ans trois patients sur quatre sont favorables à la déprescription.

Au-delà des données cliniques, l’acceptation des changements thérapeutiques repose sur la compréhension. L’information et l’éducation thérapeutique constituent des leviers essentiels pour surmonter les résistances.

Un médicament utile à un moment donné ne l’est pas nécessairement pour toute la vie. Une révision régulière du rapport bénéfice-risque devrait devenir une pratique courante.

Ces résultats rappellent que les décisions thérapeutiques ne reposent pas uniquement sur des données scientifiques. Elles sont fortement influencées par les représentations, les croyances et les connaissances des patients.

La deprescription est présenté comme démarche de qualité des soins : Arrêter un médicament inapproprié n’est pas un échec thérapeutique, c’est au contraire une amélioration de la prise en charge des patients.


L’étude montre également que les patients les plus âgés connaissent moins bien l’indication de leurs traitements que les patients plus jeunes. Cette observation souligne un enjeu majeur : la compréhension du médicament.

Un patient peut difficilement accepter l’arrêt d’un traitement s’il ne comprend pas :

C’est précisément le rôle de l’éducation thérapeutique du patient (ETP). En développant les compétences des personnes à gérer leur maladie et leurs traitements, l’ETP favorise une décision partagée et éclairée. Elle contribue à renforcer la confiance envers les professionnels de santé et réduit les craintes liées aux modifications thérapeutiques.

La déprescription ne doit donc pas être présentée comme une « réduction » de soins, mais comme une optimisation des traitements au bénéfice du patient.


La polymédication concerne aujourd’hui des millions de personnes âgées. En France, 6,7 millions de personnes de plus de 65 ans prennent au moins cinq médicaments au long cours, dont 1,6 million plus de dix. Cette accumulation de traitements augmente le risque d’effets indésirables, d’interactions médicamenteuses et de perte d’autonomie. Dans ce contexte, l’étude menée auprès de 505 personnes âgées polymédiquées en Haute-Vienne et en Dordogne apporte un éclairage précieux : les patients sont prêts à discuter de leurs traitements et à envisager leur réévaluation.

Pour France Assos Santé, un enseignement majeur se dégage : adhérer à un traitement et souhaiter le réévaluer ne sont pas incompatibles. La déprescription ne consiste pas simplement à supprimer des médicaments. Elle s’inscrit dans une démarche de confiance, de dialogue et de décision partagée entre le patient et les professionnels de santé.

La confiance permet d’accepter un traitement, mais aussi d’en questionner la pertinence lorsque l’état de santé, les connaissances médicales ou les priorités de vie évoluent. La déprescription apparaît ainsi comme le prolongement naturel d’une prescription adaptée et régulièrement réévaluée.

Cinq questions pour engager le dialogue

Pour faciliter cette démarche, France Assos Santé propose cinq questions simples :

Une responsabilité partagée

Faire évoluer un traitement ne peut être qu’une démarche collective. Le patient apporte son expérience et ses priorités, le médecin évalue le bénéfice et les risques des traitements, et le pharmacien contribue par son expertise sur les interactions, l’observance et les difficultés rencontrées au quotidien

Dr Elodie MARCELLAUD (CHU de Limoges), Jean-Paul DUTERTRE (France Assos Santé).        

   

Marcellaud E, Merabtine T, Couturas J, Tarhini Z, Célèrier H, Ageorges S, Alves Gomes P, Tchalla A, Desvaux É, Jost J. Attitudes Toward Deprescribing Among Community-Dwelling Adults: A Cross-Sectional Study in Community Pharmacies. Drugs Aging. 2026 Jun;43(6):517-527. doi: 10.1007/s40266-026-01298-6. Epub 2026 May 2. PMID: 42068533; PMCID: PMC13233936. Attitudes Toward Deprescribing Among Community-Dwelling Adults: A Cross-Sectional Study in Community Pharmacies | Drugs & Aging | Springer Nature Link

Assurance Maladie. Charges et produits pour l’année 2026.

Organisation Mondiale de la Santé. Medication safety in polypharmacy : technical report. 2019

Scott 2015 Reducing Inappropriate Polypharmacy: The Process of Deprescribing | JAMA Internal Medicine | JAMA Network

Reeve 2015 A systematic review of the emerging definition of ‘deprescribing’ with network analysis: implications for future research and clinical practice – PubMed