La pharmacie clinique à l’hôpital en Nouvelle-Aquitaine : de l’émergence à l’intégration dans le parcours du patient
Un témoignage d’hospitalo-universitaires de pharmacie clinique de Nouvelle-Aquitaine.

En Nouvelle-Aquitaine, la pharmacie clinique hospitalière s’est construite progressivement à partir du début des années 2000. Certains internes en pharmacie ont été positionnés à l’interface entre les services cliniques et la pharmacie à usage intérieur (PUI), avec l’ambition de placer l’expertise pharmaceutique au plus près du patient et de l’équipe de soins.
La conciliation des traitements médicamenteux à l’entrée et à la sortie, associée à l’expertise pharmaceutique clinique, a constitué l’un des premiers champs de développement, notamment en gériatrie et en cardiologie. À la sortie, le pharmacien remet au patient un plan de traitement actualisé et lui apporte des informations personnalisées sur ses médicaments ; les éléments utiles sont également transmis aux professionnels de santé de ville. Cette activité a ainsi contribué à renforcer les liens entre la PUI et les services cliniques, mais aussi entre la ville et l’hôpital, en sécurisant les transitions de soins, particulièrement exposées aux erreurs médicamenteuses et aux ruptures de prise en charge.
Au fil des années, les activités se sont diversifiées. Des entretiens pharmaceutiques, initialement centrés sur la sécurisation des traitements dans certaines spécialités – cardiologie, diabétologie, transplantation, infectiologie notamment – se sont développés. Avec l’arrivée des anticancéreux oraux, les besoins ont évolué vers des entretiens plus globaux : favoriser l’adhésion au traitement, prévenir et gérer les effets indésirables, mais aussi permettre au patient de mieux comprendre son traitement et sa place dans sa prise en charge. Les pharmaciens ont également progressivement mis en place et/ou intégré des programmes d’éducation thérapeutique du patient (ETP).
Aujourd’hui, les entretiens pharmaceutiques s’inscrivent de plus en plus dans des parcours structurés, notamment des parcours d’hospitalisation de jour (HDJ), associant trois ou quatre professionnels autour du patient. Cette organisation illustre l’évolution de la pharmacie clinique : le pharmacien ne travaille plus seulement « sur » la prescription, mais avec le patient et avec l’ensemble de l’équipe qui concourt à sa prise en soin.

Cette évolution des pratiques s’accompagne aujourd’hui d’une meilleure structuration des activités de pharmacie clinique, notamment à travers les recommandations de la Société Française de Pharmacie Clinique (SFPC). Au-delà de la conciliation des traitements médicamenteux, l’expertise pharmaceutique peut ainsi s’inscrire dans un bilan de médication, associant une analyse approfondie de la situation du patient et de ses traitements. Le plan pharmaceutique personnalisé (PPP) permet d’aller plus loin encore en formalisant, avec le patient et les professionnels impliqués dans sa prise en charge, les problématiques liées aux médicaments, les actions à mettre en œuvre et leur suivi.
Dans le même temps, le champ d’intervention du pharmacien clinicien continue de s’élargir. Le renouvellement et l’adaptation des prescriptions (RAP), rendus possibles dans un cadre réglementé depuis 2023 et en articulation avec le médecin, en constituent une évolution importante. Les trois CHU de Nouvelle-Aquitaine ont ainsi engagé leur déploiement en 2025-2026. Cette évolution des pratiques doit également s’accompagner d’une meilleure reconnaissance de l’activité réalisée. C’est dans cette perspective que nous travaillons à la codification des actes de pharmacie clinique, afin de mieux objectiver l’activité, d’évaluer les ressources nécessaires à son déploiement et, à terme, de mieux reconnaître sa place dans les parcours de soins.
Améliorer la pertinence des actes de pharmacie clinique en ciblant les patients qui en ont le plus besoin
Le développement de la pharmacie clinique constitue une véritable opportunité pour améliorer la sécurité d’usage et la pertinence des traitements. Mais il représente également un défi organisationnel où le nombre de patients et de prescriptions rend souvent impossible une intervention approfondie auprès de tous les patients.
L’un des leviers actuels est donc la priorisation des activités de pharmacie clinique. Nous déployons progressivement au niveau des 3 CHU de Nouvelle-Aquitaine un système d’aide à la décision pharmaceutique (SADP) permettant d’identifier les patients et les prescriptions présentant les risques les plus importants, afin de prioriser et d’augmenter la pertinence d’actes de pharmacie clinique. L’objectif est de passer d’une logique essentiellement quantitative à une approche davantage fondée sur le risque et la valeur ajoutée clinique.
Le principal enjeu est désormais de changer d’échelle : faire de la pharmacie clinique non plus une activité portée par quelques équipes particulièrement engagées, mais une composante intégrée des organisations hospitalières. Cela suppose des ressources dédiées, des outils adaptés, une évaluation des pratiques et une reconnaissance de la valeur apportée au patient et au système de santé.
Une démarche nécessairement interprofessionnelle, ouverte sur la ville et avec le patient

La pharmacie clinique n’a de sens que si elle s’inscrit dans le travail de l’équipe et avec le patient. Le médecin apporte son expertise diagnostique et sa vision de la stratégie thérapeutique ; l’infirmier apporte une connaissance essentielle de l’administration des traitements, de l’autonomie du patient et des difficultés rencontrées au quotidien ; le pharmacien clinicien apporte son expertise spécifique du médicament, de ses risques, de ses interactions et de ses modalités d’utilisation.
Cette complémentarité est particulièrement importante lors des transitions entre les secteurs de soins. Le lien ville-hôpital se poursuit aujourd’hui au-delà de la seule conciliation de sortie, notamment dans le cadre des PPP et des parcours d’HDJ, au cours desquels le pharmacien réalise un entretien et peut partager les éléments utiles aux professionnels qui assureront la suite de la prise en charge. Les parcours d’hospitalisation de jour ont constitué un levier important pour structurer des organisations intégrant la pharmacie clinique et soutenir leur financement. Ils ne couvrent cependant qu’une partie des besoins. L’enjeu est désormais de disposer d’outils permettant d’objectiver l’activité et les besoins en pharmacie clinique. La codification des actes s’inscrit dans cette perspective, avec l’objectif de mieux dimensionner les ressources pharmaceutiques au regard des besoins des patients et des organisations de soins.
La messagerie sécurisée constitue un outil important, mais son ergonomie reste perfectible pour les professionnels de ville. Nous déployons ainsi progressivement au sein des 3 CHU une solution numérique régionale également, plus ergonomique et destinée à faciliter les échanges entre l’hôpital et les professionnels de santé de ville et à améliorer la continuité de l’information médicamenteuse.
Former pour pérenniser la pharmacie clinique
Le développement de ces pratiques repose enfin sur la formation des professionnels. Au moment de la réforme du troisième cycle du DES de Pharmacie Hospitalière en 2019, nous avons mis en place une UE de pharmacie clinique de phase socle pour les internes, commune aux régions Nouvelle-Aquitaine et Occitanie. Cette dynamique se poursuit : le CHU de Limoges vient de mettre en place une UE Méthodes et outils de la recherche en pharmacie hospitalière : de la conception à la valorisation, et nous projetons la création d’une UE régionale de pharmacie clinique de niveau 2, destinée aux internes en phase d’approfondissement et aux docteurs juniors.
Cette progression de la formation traduit notre conviction : pour que la pharmacie clinique s’inscrive durablement dans les parcours de soins, elle doit être enseignée, partagée et pensée dès la formation initiale dans une perspective résolument interprofessionnelle.
Actuellement, l’enjeu n’est plus seulement de démontrer son intérêt, mais de l’intégrer pleinement aux organisations, aux parcours ville-hôpital et au fonctionnement quotidien des équipes. Cela suppose de mieux cibler les patients susceptibles d’en bénéficier, de structurer et d’évaluer les pratiques, de disposer de ressources adaptées et de poursuivre la formation des professionnels. Notre objectif reste inchangé : mettre l’expertise du pharmacien au service de soins pharmaceutiques plus sûrs, plus pertinents et en collaboration avec le patient.
Rédaction et contribution :
Guillaume Binson1,Antoine Dupuis1, Jérémy Jost2, Fabien Xuereb3
1 CHU de Poitiers, Université de Poitiers, CNRS 7267 EBI – Equipe IHES, Inserm CIC 1402 – Axe Santé Environnementale
2 CHU de Limoges, Université de Limoges, Inserm U1094 IRD UMR270 USC INRAE 1501 Epidémiologie des Maladies Chroniques en zone Tropicale (EpiMaCT)
3 CHU de Bordeaux, Université de Bordeaux, INSERM U1034 – Biologie des maladies Cardiovasculaires (BMC)